Bernard Stiegler et Alain Damasio : révolution ou bifurcations ?

03/11/2019 | culture, mobilisation générale, société, tables rondes, vidéos

“L’important n’est pas de tout comprendre car quand on comprend tout c’est qu’il n’y a rien à comprendre”

Bernard Stiegler le philosophe n’avait jamais rencontré Alain Damasio l’écrivain.

Tous les deux ont en commun le fait de concevoir leur réflexion dans une forme d’action, tous deux sont engagés dans la préservation du vivant mais à partir de démarches d’invention et de création permanentes. Le mouvement, la poésie et la philosophie sont ici les conditions de la liberté elle-même condition à la poursuite de l’aventure humaine.

Cette discussion, nous fait progresser à travers quatre grands sujets de réflexion.

Tout d’abord la question de la vitesse et, avec elle, celle de la nécessité de redonner du temps à la pensée. Ensuite, la société de l’hyper contrôle et son évolution dans le monde actuel guidée par les technologies et le web. Le troisième sujet est celui du langage et des mots particulièrement central dans les travaux des deux auteurs. Enfin l’échange se conclut sur le nécessaire dépassement d’idée de révolution pour lui préférer celle des bifurcations qu’évoque Stiegler dans ces derniers ouvrages.

La vitesse infinie et le mouvement

Depuis l’invention de la flèche jusqu’à l’intelligence artificielle plus rapide que le cerveau humain Bernard Stiegler nous rappelle que la vitesse est une constante de l’univers (démontrée par Albert Einstein).  Mais il rappelle également qu’il existe une autre vitesse, quelque chose qui va plus vite que la vitesse mathématique. C’est la vitesse infinie, ce que Kant appelle la raison. La raison ne calcule pas, elle se repose certes sur l’entendement qui lui calcule mais elle, elle va au-delà du calcul. C’est la vitesse du désir, c’est la liberté, c’est notre capacité à bifurquer.

Pour Damasio, plus que la vitesse c’est le mouvement qui est premier. Sa recherche permanente est celle de comment rester en mouvement dans ses pensées, dans ses conceptions. Or la vitesse n’est pas le propre du mouvement, le mouvement en revanche c’est ce qui permet la bifurcation.  Dans Les Furtifs notamment, il y a une dimension importante de la vitesse mais l’invisibilité peut aussi venir de l’immobilité.

Quant à la question, faut-il du temps pour permettre à la pensée de se former, Alain Damasio nous dit que c’est très paradoxal. S’il s’isole beaucoup pour travailler et prendre le temps d’écrire, il dit aussi que le vrai jaillissement créatif, le jaillissement de la pensée, est une fulgurance. C’est une sensation physique et immédiate. Cette fulgurance se rapproche de la vitesse infinie dont parle Stiegler.  Le temps est certes nécessaire à ce que se sédimentent les choses dans son esprit mais le temps de la pensée est lui extrêmement rapide. 

Sur la question du temps et du mouvement, Bernard Stiegler évoque un texte de Foucault intitulé L’écriture de soi. Le processus de la pensée n’est ni lent ni rapide. Ce qui importe c’est la discipline. De cette discipline peut surgir la fulgurance. C’est tout l’enjeu du Stoïcisme.  Cette discipline, cette règle de conduite, elle doit, selon lui, également s’appliquer à notre rapport à la technologie. Face aux technologies, l’important est d’essayer d’inventer des règles qui permettront de rendre ce monde vivable. 

Alain Damasio abonde en appelant à trouver un art de vivre avec la technologie que l’on n’a pas encore trouvé. Il s’agit de définir un “épicurisme technologique”.

La société de l’hyper contrôle et le psycho pouvoir

Alain Damasio reconnaît que tous les travaux de Stiegler et notamment le concept de pysho-pouvoir l’ont beaucoup aidé dans le cheminement de sa pensée.

Depuis son 1er livre qu’il a écrit en sortant de l’ESSEC à 22 ans et qui était sur la société du control, il a évolué.  L’émergence de la société digitale a complexifié la manière de penser la société du contrôle. Les concepts, notamment de Foucault, avec la bio politique, le contrôle des corps, sont aujourd’hui dépassés car c’est nous-même qui opérons les choix qui nous piègent dans les addictions et le contrôle.  C’est le concept de psycho-pouvoir que Stiegler fait émerger début 2000, un type de pouvoir qui s’exerce sur la psyché et par la psyché

Stiegler revient à Deleuze ici. La télévision est présentée par Deleuze comme un dispositif de contrôle modulé, mais avec le web il y a quelque chose qui va plus loin que la modulation, c’est la “captation individuelle des rétentions”. Facebook nous vide la tête et nous pousse à externaliser tout ce qui nous constitue pour créer une trace. L’hyper contrôle peut se réaliser aujourd’hui par le psycho pouvoir. C’est une sorte de “servitude volontaire automatisée”. 

Damasio a mis cela en fiction en développant l’idée que les GAFA mettent à notre disposition des outils et technologies que l’on va utiliser et qui maximisent notre auto-aliénation. Ce qu’il a appelé dans les Furtifs le “self serf vice”, l’autoservage de soi-même.

Toutes les techniques comportementales sont utilisées par les réseaux sociaux pour nous rendre addictifs, c’est très soft mais on ne parvient pas à s’en détacher.

Ce que Stiegler essaie de mettre en place face à cela ce sont des actions grâce auxquelles les individus pourront comprendre le système à l’oeuvre et se réapproprier les outils techniques.  Ce sont, par exemple, les expériences menées avec des jeunes de Seine-Saint-Denis pour leur permettre d’imaginer le projet urbain de demain avec Minecraft. Comme le dit Alain Damasio, il s’agit de s’emparer du “game play” pour pouvoir le maîtriser.

Le langage et les mots : des matériaux pour inventer le monde  qui vient

Bernard Stiegler rappelle ici l’importance de la langue puisque l’appareil psychique se construit dans le langage.  Il constate dans ses travaux récents que des petits enfants exposés au smartphone ne développent pas leur capacité de parole. Ils sont catégorisés comme autistes (bien que ce ne soit pas de l’autisme). C’est une épidémie mondiale selon Stiegler qui compare l’effet du smartphone à celui du crack pour un bébé.

Le capitalisme linguistique est aussi une réalité. Google exploite le langage dans ses algorithmes ce qui conduit à une perte de capacité linguistique tout simplement par la réduction de la variabilité linguistique. Or celle-ci est la condition même de l’évolution comme le rappelle Stiegler.

Alain Damasio de son côté revendique le fait de produire énormément de néologismes. Pour lui, un univers inventé a besoin de son vocabulaire pour être crédible. Au-delà des mots, la crédibilité vient aussi de la capacité du son, des phonèmes, à porter la sensation de ce qu’il veut faire sentir.  Il considère son rôle, à travers un travail poétique, comme étant de participer à la biodiversité du langage, à accroître ce que le langage peut être. Dans Les Furtifs on sent monter une langue qui est à la croisée du Français mais qui dessine ce qu’il pourrait devenir. Pour lui, le travail sur la langue est vital et “empuissante” les gens. Il espère qu’après avoir lu ses livres, les gens se sentent  agrandis, élargis, grâce à ce qu’ils peuvent éprouver du langage.

Bien naturellement il ne comprend pas les littératures qui ne veulent pas utiliser un mot que le lecteur ne comprendrait pas. c’est morbide mortifère, l’horreur totale.

“A quoi bon écrire si ce n’est que pour véhiculer du sens

Il compare également la peinture et la littérature. Le trait en littérature serait  la syntaxe, et les couleurs, les phonèmes associés aux voyelles. Chaque phonème est associé à une couleur pour lui, et ainsi en prenant conscience de ces couleurs il peut écrire avec plus de finesse.

La révolution n’est plus pertinente, vives les bifurcations

Avant de nous répondre Bernard Stiegler souligne que le sujet est complexe. Il a longtemps dit à ses élèves “l’important n’est pas de tout comprendre car quand on comprend tout c’est qu’il n’y a rien à comprendre”. Le plus important est de donner à comprendre qu’il y a quelque chose qui dépasse la compréhension, c’est à dire l’entendement. La compréhension ne suffit pas pour Stiegler, il faut la surpréhension. Quelque chose qui nous dépasse. 

Ce qui l’amène à nous expliquer pourquoi le terme Révolution est daté. On commence à en parler avec les Anglais et la révolution parlementaire. Voltaire en parle. Les Lumières vont s’en emparer. Puis il y a eu la révolution industrielle. Ainsi, le 19ème est bien le siècle des révolutions. Au 20ème siècle, c’est davantage un discours sur les révolutions qui s’installe, celui des idéologies, qui finit par enterrer la pensée. Le discours révolutionnaire aujourd’hui est totalement stérile selon Stiegler car il refuse de regarder la réalité du 21ème siècle. Il ne s’agit pas d’oublier les révolutionnaires mais il faut recommencer à penser dans un contexte tout à fait nouveau, celui de l’anthropocène.  Les révolutionnaires ignorent l’entropie et le fait que la technologie aujourd’hui pose les questions de la pharmacologie. A la fois remède, maladie et bouc émissaire si on ne trouve pas de solutions. Tout est pharmakon aujourd’hui. L’enjeu n’est donc plus de faire une révolution mais des bifurcations.

Damasio poursuit en ce sens, rappelant que le concept de révolution était une façon de réagir à une monarchie, et qu’aujourd’hui c’est beaucoup plus complexe. “On est dans un capitalisme cognitif, affectif, qui  active une économie de désirs dans chacun de nous”. “On est totalement traversé par ce capitalisme”, de ce fait c’est impossible d’imaginer un retournement venant de l’extérieur comme le renversement d’un gouvernement ou le fait de couper la tête d’un roi.

La révolution n’est donc pas adaptée alors que le principe de bifurcations ouvre vers d’autres possibles. Damasio nous dit enfin qu’il est impératif de sortir de cette posture révolutionnaire dans laquelle il a lui-même été. C’est “une fatigue de la pensée”, qui montre que l’on n’a pas compris le monde dans lequel on vit aujourd’hui.

Place aux échanges avec le public.

Table ronde du 17 octobre 2019 à Ground Control dans le cadre de l’événement “Bernard Stiegler et Alain Damasio : révolution ou bifurcations ?”, animée par Hugues Robert de la librairie Charybde.

Propos retranscrits par Mathilde Girault. 

Captation vidéo : Lancelot Bernheim

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