4 questions pour demain avec Nathalie BOIS-HUYGHE #écosystème

26/06/2020 | 4 questions pour demain S2, culture, planète, société, top vidéos, vidéos, vidéos à la une

Nathalie BOIS-HUYGUE est Vice Présidente de Darwin Climax Coalitions et Présidente – Cofondatrice du Lycée expérimental Edgar Morin-Darwin-Bordeaux. Elle répond à “4 questions pour demain”.

L’urgence est plus que jamais de nous réinventer, d’être à la hauteur de notre humanité.

1. Qu’avez-vous fait de totalement inédit durant cette période que vous n’auriez pas osé faire autrement ?

À Darwin, j’ai l’habitude d’avoir un rythme de vie plutôt trépidant, fait de rencontres et d’interactions sur le terrain. Brutalement, comme beaucoup d’entre nous, le rapport au temps et à l’espace se sont retrouvés complètement chamboulés. Pour autant, cela a ouvert une brèche. Je me suis autorisée à aller dans l’introspection un peu plus que d’habitude. C’est aussi une prise de conscience d’un système qui arrive à bout de souffle. On a vraiment touché du doigt la limite d’un système mortifère. On se rend compte de sa vulnérabilité mais aussi de notre condition, de notre vulnérabilité. Comment accueillir ce sentiment de vulnérabilité ? Qu’est-ce qu’on va en faire ? On prend aussi la pleine mesure du fait que nous sommes reliés par une communauté de destin. Je trouve qu’on a éprouvé de façon bien plus incarnée quelque chose que l’on sait intellectuellement. Nous sommes interconnectés et interdépendants. Que ce soit au Brésil ou au Japon, ici et là,  on est tous reliés dans une communauté de destin. Qu’est-ce qu’on fait aussi de cette prise de conscience ? La crise nous a permis de réfléchir d’autant plus à ces questions. Ça a été aussi une période paradoxale à vivre. En même temps que s’installait une forme de lucidité un peu sombre, il y avait aussi des moments d’émerveillement. Je vis en milieu urbain. Ces moments, c’était le silence de la ville magnifique, la percée d’un chant d’oiseau dans ce silence. C’était des petites pépites dans le quotidien. Il y avait à la fois cette phase  d’introspection mais aussi une phase très active. Je suis la directrice d’un lycée, le lycée Edgar Morin, en immersion dans l’écosystème Darwin. Toute l’équipe était sur le pont pour assurer la continuité pédagogique, maintenir le lien avec nos élèves, accueillir leurs questions, créer des espaces de débat avec eux. Là aussi, on s’est autorisé à décloisonner le privé, l’intime et le professionnel.  À distance, on se retrouvait avec les élèves en pyjama dans leur chambre, nous avec le chat sur les genoux. C’était l’occasion de se rencontrer autrement et de créer un lien riche avec les élèves, d’oser avoir une relation plus authentique et spontanée.

À Darwin, de façon bien plus globale, ça a été aussi l’arrêt brutal de toutes les activités événementielles et de restauration. Ça a été un grand challenge mais aussi une audace :  celle de se réinventer et d’intensifier les activités de solidarité. Elle avaient déjà lieu depuis plusieurs années mais là, les équipes, les ressources, les équipements du site ont été reconfigurés pour se mettre à disposition et au service d’actions de solidarité. Cela a permis de créer une plateforme alimentaire en collaboration avec les associations locales et nationales, d’intensifier l’accueil d’urgence des femmes isolées, des mineurs migrants déboutés de leurs droits, des sans domicile avec leur animal de compagnie. Ça a été aussi tout un apprentissage autour du vivre ensemble. Pendant la crise, on a également intensifié la ferme urbaine en doublant sa surface. Finalement, ça a été une période très fertile. On s’est dit que c’était l’occasion de faire preuve d’audace, de se réinventer, d’étendre cette dimension du prendre soin.

2. Quels changements avez-vous observés et qui pourraient s’installer durablement ?

On a observé toutes les couleurs de la nature humaine allant du meilleur au pire. Évidemment moi j’ai été touché. Cela m’a donné beaucoup d’espérance de voir tous ces élans de solidarité et de fraternité qui se sont exprimés. À nouveau, la notion du prendre soin se dégage : prendre soin des gens qu’on aime, accorder du temps à nos relations, même si elles sont à distance. Ce temps est extrêmement précieux. J’ai à coeur que l’on puisse garder ce soin de l’autre. En même temps, à l’inverse, on a vu s’exprimer de la violence, de la peur qui créent du repli, qui créent une forme d’anesthésie de la pensée et de la sidération. Je suis inquiète et vigilante aussi sur la montée et le glissement de mesures liberticides au nom du discours sécuritaire.  C’est un des changements que j’ai pu observer et qui remet gravement en question les libertés individuelles et collectives. Je pense, au contraire, que c’est une période où il faut ensauvager la pensée, réfléchir au sens commun, remobiliser notre pouvoir d’agir. Finalement, c’est un constat un peu mitigé. Si nous avons vu de magnifiques expressions de fraternité, de partage et d’entraide, cette période nous amène à être d’autant plus attentifs. Où allons nous ? Préservons notre  capacité, notre pouvoir d’agir et notre liberté ensemble.

3. Quelles solutions concrètes selon vous pour accélérer la transition écologique et sociale ?

L’urgence est plus que jamais de nous réinventer, d’être à la hauteur de notre humanité, d’être capable de s’ouvrir à l’autre et de ne pas en avoir peur. Est-ce qu’on va être capable d’être à la hauteur de cet enjeu et de cette humanité ? C’est vrai qu’Edgar Morin aime décrire Darwin comme un îlot de résistance dans la jungle urbaine. Je pense que ça va être important de créer ces îlots à travers les territoires et de nous ramifier pour être plus forts ensemble. C’est une des voies d’accès que de remobiliser notre pouvoir d’agir collectivement, de se questionner sur comment faire société et d’avoir ces espaces tels que Darwin ou d’autres lieux. Il est important de s’allier, d’être plus forts, d’être des poumons de respiration. Cela permet de trouver des ressources collectivement à la fois dans la pensée mais aussi dans l’action. Je pense que c’est important que ces lieux existent, se multiplient et se ramifient. 

Il y a un autre axe qui me paraît important et dans lequel je suis engagée avec Darwin Climax Coalition, c’est celui de reconfigurer notre rapport à la nature. Prendre la mesure aussi qu’on est interconnectés et qu’on fait partie de ce tout. Nous ne sommes pas dans une approche verticale avec la nature. Avec Darwin Climax Coalition, on a à coeur de partager, d’impulser des coalitions où, justement, l’on puisse redonner aux écosystèmes leur plein droit. On a beaucoup parlé de la nature qui reprend ses droits pendant le confinement. C’est aussi à nous de donner des droits à la nature, de se battre pour que les lois soient à son service et non au service de ceux qui la détruisent. Je pense que c’est un axe d’action très concret. Au niveau juridique aussi il s’agit de faire reconnaître qu’une rivière, un fleuve, une forêt sont des sujets de droit à part entière. Je pense à wild eagle, à Nature Rights qui portent avec nous ce projet de faire reconnaître le droit des écosystèmes et de la nature.  C’est important de réensauvager et de préserver les territoires. On a compris dans cette crise sanitaire que la crise climatique et environnementale étaient intimement liées. On n’a pas cessé d’empiéter sur les territoires sauvages et aujourd’hui on en paye les conséquences.  

L’autre volet me concerne aussi à titre personnel. En tant que co-fondatrice du lycée c’est le volet de l’éducation. Accompagner cette jeunesse à être l’architecte du monde est un gros défi. Je pense qu’il faut aussi s’attaquer à cette grande question. 

 

4. À votre échelle individuelle, qu’allez-vous faire ?

Je parlais des jeunes à l’instant. Je me sens cette responsabilité de les accompagner face à l’héritage qu’on leur laisse et de les aider à trouver les ressources et les compétences pour être les acteurs du monde de demain. C’est un engagement qui fait plus que jamais sens dans ce qu’on est en train de vivre collectivement. Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? Quels enfants allons-nous laisser au monde ? Ces questions, il faut vraiment qu’on les presse ensemble à bras le corps. C’est un engagement que j’ai envie de reformuler et réitérer. 

Chaque année, à la rentrée, nous organisons Climax. C’est un festival hybride organisé autour de conférences et de concerts sur des grands sujets planétaires. Des grands témoins sont invités. J’ai à coeur de le faire évoluer, de l’imaginer dans l’esprit d’une université d’été afin de faire véritablement coalition. L’objectif est d’inviter et d’être partenaire avec d’autres organisations afin d’entrer dans l’action, de dépasser l’alerte.

Propos recueillis le 12/06/2020.

Encore une chose à ajouter ?

J’aime bien cette citation de Hölderlin qui dit “là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”. J’ai envie qu’on soit le bras de levier pour être du côté de ce qui sauve. C’est vrai que parfois ces périodes sont très anxiogènes et la lucidité peut être un peu sidérante. Même si je suis lucide, j’ai à coeur qu’on soit du côté de ce qui va nous sauver.

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