4 questions pour demain avec Mathieu BAUDIN #CQFD

01/06/2020 | 4 questions pour demain S2, culture, planète, société

Mathieu Baudin est directeur de l’Institut des Futurs souhaitables (IFs), l’institut des conspirateurs positifs comme certains aiment à l’appeler. Historien et prospectiviste de formation, il défend la nécessité de penser le futur avec méthode pour libérer le présent, et celle de réintroduire le temps long dans nos sociétés. Son dernier livre, “Dites à l’Avenir que nous arrivons” est déjà disponible, confinement oblige, en version numérique et sortira en version papier le 10 juin, aux éditions Alisio. Le projet CQFD accessible ici.

Si on mettait, dans l’esprit des enfants le fait que demain sera profondément ce qu’ils vont en faire, je pense que ça libérerait non seulement une génération humaine, mais ça libérerait aussi profondément le présent.

 

1. Qu’avez-vous fait de totalement inédit durant cette période que vous n’auriez pas osé faire autrement ?

J’ai deux réponses à cette question, les deux sont vraies et les deux sont inédites.  

La première est que j’ai accueilli un enfant, ce que j’aurais fait certainement dans une autre période mais c’est tombé à ce moment là de notre histoire commune. J’avais anticipé que 2020 allait être une grande année, c’est une étrange année. 

Accueillir un enfant c’est magique et compliqué quand on a pas le manuel comme moi, comme nous tous d’ailleurs, c’est vraiment une aventure. Alors en période de confinement c’était une aventure plus plus plus. Je vous laisse imaginer les difficultés et ensuite le côté un peu insolite d’avoir pendant deux mois un petit être qui ne sait pas qu’il y a des humains dehors. Qui ne sait pas qu’il y a des arbres, qu’il y a des rivières, des cascades et des marmottes, qui sait juste qu’il y a un appartement sans balcon. Heureusement il y avait des oiseaux et là j’ai pu lui dire que nous n’étions pas seuls. 

La deuxième chose, après la sidération, comme tout le monde, j’ai eu besoin de silence dans un bruit qui était assourdissant. Ensuite, il y a eu une espèce de résilience à l’intérieur du confinement et donc j’en ai profité pour parler de quelque chose qui me tenait à coeur et qui demandait du temps. J’avais un projet, à l’Institut des Futurs souhaitables, depuis très longtemps mais qui demandait un temps cumulé et un temps que l’on n’avait jamais. Le temps, vous savez, c’est ce triptyque un peu incroyable, que je n’ai jamais moi solutionné, entre l’urgent, le prioritaire et l’important. Je n’ai tellement jamais compris que j’ai inventé un mot qui est le “prioritant” et ça, c’est typiquement le projet qui est “prioritant”, il faut le faire mais il faut du temps. Cela s’appelle CQFD, “ce qu’il faudrait ou ce qu’il faut développer” en fonction de l’urgence et des velléités que vous avez pour aller vers autre chose, en tout cas dans un monde différent. 

L’idée c’était d’aller interviewer, un peu comme ce que vous le faites, des gens en qui on a confiance. Moi je trouve qu’il y a un truc clé en ce moment dans l’époque qui s’ouvre, c’est la question de la confiance. Pas seulement les idées mais qui les portent. Je trouve que le bruit a rajouté à la complexité de “en qui on a confiance”. Or la confiance est un élément clé de la période qui s’ouvre. A l’Institut, nous avons tout construit sur la confiance, la confiance qu’on a dans les gens, la confiance qu’on a à ne pas rajouter au bruit, à mettre le beau au service de l’utile. Il y a plein de trucs qui sont liés à la confiance. Et comme on a un réseau de confiance, depuis vingt ans, de gens incroyables qui ont mené plein d’aventures, qui ont fait plein d’erreurs et qui ont la parole précieuse, on est allé les voir pour leur demander les trois projets, les trois trucs à expérimenter pour ne pas revenir à l”’anormale” et surtout pour hâter la métamorphose du monde dans lequel on veut vivre. 

On l’a fait, et grâce à 25 à 50 personnes, 70 personnes ont répondu à l’appel dans l’écosystème de l’Institut. Et comme ils étaient confinés, ils ont accepté de donner ce temps-là cumulé à ce projet. Il y a eu une auto organisation incroyable, vraiment c’était d’une magie… on a sorti CQFD en cinq semaines. 

CQFD, ce sont autant de choses à expérimenter pour aller plus vite dans le monde d’après. C’est la quintessence des quêtes individuelles de tous les gens en qui on avait confiance, des anthropologues, des sociologues, des  entrepreneurs digitaux, des entrepreneurs sociaux, des géographes, des historiens, des prospectivistes, des philosophes. Plein de gens qui ont des parcours complètement singuliers mais qui se rassemblent sur une chose, c’est qu’ils veulent aller au-delà de ce qu’ils ont connu en s’hybridant avec d’autres pour tenter une aventure.

2. Quels changements avez-vous observés et qui pourraient s’installer durablement ?

Cela fait très longtemps que dans toutes les conférences de France et de Navarre on appelle à faire une grande pause. C’est l’idée géniale de Patrick Viveret. Une grande pause politique, c’est à dire prendre le temps de se poser, neuf mois, pour dire, on arrête de faire des lois nouvelles, on essaye de gérer tous les trucs qu’on n’a pas eu le temps de gérer, on dégage ce qui est obsolète, parce que le périmètre a changé, les jeux d’acteurs ont changé, la temporalité a changé, ça on ne le traite plus, on choisit ce qu’on veut traiter. Et alors, si on a en plus le luxe de se reprendre neuf mois supplémentaires pour décider ensemble où l’on veut aller, là on a la grande pause idéale politique qui nous manque et qui permettrait peut-être de nous faire entrer dans un 21e siècle qui tarde un peu à arriver. 

Et cette grande pause finalement, elle nous a été imposée.  Qu’est ce qu’on fait de cette grande pause ? Dans l’idée de Patrick Viveret, on fait l’inventaire de l’essentiel. L’essentiel c’est à la fois ce qui nous manque, mais c’est aussi ce à quoi on aspire.  Si l’on fait la liste de tout ce qui nous a manqué et de ce à quoi on aspire, on retrouve justement le lien à l’autre, le lien intergénérationnel, un manque cruel, moi que j’ai profondément ressenti, de la nature, cette solidarité nationale qu’on appelle service public et l’importance de tous les premiers de corvée, alors que on mettait en avant plutôt les premiers de cordée, le fait que un enseignant c’est toujours là, qu’une infirmière c’est toujours là, qu’un éboueur c’est  toujours là, qu’il y a une solidarité nationale qui fait que l’État ne s’est pas écroulé, que la communauté humaine ne s’est pas disloquée, que les chaînes de distribution ont pu nous alimenter. Cela tombe bien parce qu’on s’est aussi posé la question de ce qu’il y avait dans nos assiettes, d’où ça venait, on a compris que les circuits locaux n’étaient plus un truc ni de bobos ni d’exilés du Larzac.  C’est devenu quelque chose de très tangible et d’ailleurs c’est ça qui nous a permis de tenir.

Je trouve que la vertu de la grande pause est de nous avoir permis de faire ce que nous n’avons jamais le temps de faire, l’inventaire de l’essentiel. Et maintenant qu’on peut sortir, je fais le pari que si on se raconte les uns et les autres ce qui nous a vraiment manqué, en fait on va converger. Et finalement l’important pour chacun d’entre nous peut être le projet politique qui nous manque. C’est à dire l’art de vivre ensemble. L’intergénérationnel, la nature, le service public, la culture (parce que sans la culture le confinement aurait été vachement plus dur), c’est important tout ça et si on se dit que “ça” est l’important, ça devient un projet. Et après les moyens qu’on va savoir mettre en oeuvre pour arriver vers ce projet ça s’appelle de la stratégie. 

3. Quelles solutions concrètes selon vous pour accélérer la transition écologique et sociale ?

Ce que j’aimerais, ce à quoi je vais concourir et que je serais fier que l’on mette en place, ce sont des cours de futur, à côté des cours d’histoire, dans l’Éducation nationale. 

Dans toutes les batailles qu’on est en train de mener en ce moment _ il va falloir en mener beaucoup parce que les forces rétrogrades sont déjà à l’oeuvre _  et bien il y a une bataille à mon avis préalable à toutes les batailles c’est celle de l’imaginaire. Il faut décoloniser l’imaginaire qui nous fait voir le futur comme un horizon fermé et qui nous fait voir le mirage technologique comme une solution à tous les problèmes auxquels on n’a finalement pas pris le temps de réfléchir. 

Moi j’aime bien rappeler que nous sommes toujours aussi ridicule dans une voiture électrique bloqué dans un embouteillage. Ce n’est pas un problème qui peut être réglé par une solution technique nécessairement. Si on n’a pas réfléchi au transport, voire encore mieux à la mobilité, et bien la voiture électrique avec batteries ou sans batterie ce sera toujours la même difficulté. Donc le préalable à tout ça, c’est comment on libère l’imaginaire pour essayer de voir différemment le monde qui pourrait advenir, le faire goûter avec une telle gourmandise qu’on arrive justement à motiver les gens pour le préparer et le construire. Les cours de futur, cela permettrait ça. Depuis toujours, on a appris le présent à la lumière de l’histoire, on a éclairé ce que l’on vivait à la lumière de ce qui a été, c’est tout à fait normal et moi je suis historien de formation donc j’apprécie toute l’expérience humaine accumulée de ce qui a été avant. En plus on voit que sensiblement ça nous éclaire encore, ce qui veut dire entre nous qu’on n’est pas si singuliers que ça. Il y a d’autres générations avant qui on vécu des problèmes et qui ont eu des solutions, on serait assez bien inspirés de voir ce qui a été fait. Les cours de futur ce serait la même chose sauf qu’on regarde de l’autre côté. C’est à dire que l’on regarde tout ce qui pourrait advenir à la faveur d’une énergie qui s’appelle la volonté humaine. Et donc si on mettait, dans l’esprit des enfants, le fait que demain sera profondément ce qu’ils vont en faire, je pense que ça libérerait non seulement une génération humaine mais ça libérerait aussi profondément le présent.  

4. À votre échelle individuelle, qu’allez-vous faire ?

Je ressens vraiment le manque de nature dans une zone urbaine, c’est quelque chose de viscéral, ça remonte à très loin et c’est très profond. C’est à dire que vraiment c’est plus possible d’être, à n’importe quel étage mais en l’occurrence au sixième, sans goûter à quelque chose de l’ordre de la racine. Ce qui va changer pour moi, c’est que je vais prendre mes rêves au sérieux et je vais en faire une stratégie. On le dit assez souvent mais là je vais le faire vraiment. Et donc je vais protéger une forêt. Je vais acheter une forêt pour la laisser se réensauvager. Je trouve que la domestication qu’on a fait de la nature, qui nous a permis de nous émanciper et d’être là où on en est maintenant, est mortifère. Ça fait tellement de temps qu’on le dit, là je pense qu’on l’a profondément ressenti, en tout cas moi je l’ai profondément ressenti. Donc réensauvager une forêt, ce sera ma part et mon objectif dans les prochains temps. Si on est beaucoup à le faire, ça peut créer des corridors écologiques assez intéressants partout en Europe. Je me suis renseigné pour essayer de trouver les moyens de protéger une forêt, c’est un jeu compliqué puisque les forêts sont aussi des niches fiscales notamment mais pas seulement. 

Il y a aussi l’option de reboiser, de créer des nouvelles forêts, ça aussi c’est intéressant. Maxime de Rostolan va lancer un super projet, Reforest’action font des choses vraiment excellentes et les Écossais font ça aussi de manière assez  singulière. Je suis ainsi devenu Lord écossais, il y a quatre ans, car j’ai eu le bonheur d’acheter 1m2 d’une forêt très ancienne.  Les titres de noblesse en Écosse sont liés à la propriété d’une forêt justement. Et nous sommes aujourd’hui 100 000 Lords et Ladies qui ont chacun acheté 1m² de cette forêt. Celles et ceux qui voudraient nous exproprier, pour faire une autoroute par exemple qui était le projet initial, peuvent le faire mais avec 100 000 propriétaires d’un 1m2, ça va être beaucoup plus cher en justice qu’en infrastructures d’ingénierie. Voilà le genre de résistance créative qui me plaît même si, le côté aristocrate chez nous, on est passé à autre chose. Mais, si on avait en propriété, un mètre carré d’une forêt dans chaque parcelle en Europe, on pourrait créer sa propre forêt avec des hêtres centenaires de Hongrie, avec des chênes, des bouleaux peut-être russes, ce serait assez intéressant. Voilà la forêt est quelque chose qui m’appelle “l’appel de la forêt” comme dirait Jack London. 

Propos recueillis le 26/05/2020.

Je pense à une phrase de Martin Luther king qui disait, en son temps, mais qui est tellement à propos, “que ceux qui aiment la paix s’organisent aussi efficacement que ceux qui aiment la guerre”. Je trouve que c’est l’énergie de ce moment-là précis, à la fois pour ne pas revenir à « l’anormal » et à la fois pour prendre au sérieux nos rêves. Pour en faire une stratégie parce qu’a priori le monde tel qu’on nous le raconte, il nous conduit droit dans le mur, et le monde tel qu’on le rêve, c’est peut-être une voie de salut et une voix de résilience pour demain.

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