4 questions pour demain avec Lenny Benbara #politique

21/04/2020 | 4 questions pour demain S1, à la une, société, vidéos, vidéos à la une

Lenny BENBARA est analyste politique et économiste de formation, spécialiste de l’Espagne et de l’Italie, ainsi que de la politique européenne. Il a fondé le média Le Vent Se Lève. Il est également responsable des publications de l’Institut Rousseau.

“La tentation va être forte pour beaucoup de dirigeants de présenter ce virus comme un accident, (…) afin de revenir à la logique ‘business as usual” (…) il ne faudra pas l’accepter”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

Je pense qu’elle nous délivre toute une série d’enseignements. D’abord la fragilité de notre système économique, qui a quand même été percuté par un simple virus et qu’on voit en situation aujourd’hui d’effondrement quasi systémique avec des conséquences incalculables. La fragilité aussi de la mondialisation, de cette logique dans laquelle on était depuis des décennies, qui voulait que les entreprises délocalisent à l’infini et qu’elles soient dépendantes de toute une série d’acteurs dans le monde. On voit que ce système là nous expose à de grandes fragilités et que de petits bouleversements peuvent nous mettre à l’arrêt et nous empêcher, créer des pénuries y compris notamment dans le secteur du médicament.

Ensuite, l’autre enseignement, je crois que c’est l’absurdité des politiques des dernières décennies et le déclassement de l’Europe. C’est assez terrifiant de voir la lenteur de nos systèmes à réagir y compris de nos dirigeants. Quand on voit que la Chine, qui est un modèle autoritaire évidemment et a des procédés que l’on ne voudrait pas voir appliqués dans nos pays, a réussi à s’en sortir en quelques semaines on se dit quand même qu’il y a eu un petit souci en terme de réactivité en matière de politiques publiques en Europe. C’est aussi lié à des dogmes, à des carcans, à l’idée que l’on était infaillibles, et ça, c’est assez inquiétant. Donc je dirais que ça met en lumière une forme à la fois d’amateurisme et en même temps d’absurdité des schémas dans lesquels on se situe. 

Ensuite il y a l’éveil de la Chine et les changements à venir puisqu’on voit que les pays qui sont sortis tôt de cette crise entre guillemets, même si de nouvelles vagues pourraient avoir lieu, prennent un peu la main, en matière de leadership mondial, sur le modèle qui vient dans l’après crise. Et c’est assez inquiétant vu le modèle de la Chine. On voit que les États-Unis n’assurent plus ce leadership mondial et donc on est à la veille de bouleversements géopolitiques importants. 

Enfin, je dirais l’utilité de l’État et de nos systèmes de sécurité sociale qui nous empêchent par exemple en France d’avoir les millions de chômeurs qu’il y a aux États-Unis. En trois semaines, on a atteint je crois 22 millions de chômeurs aux États-Unis, plus de 20 % de taux de chômage. On voit que l’état social et ce qu’on a construit dans l’après-guerre a une utilité, même si pour une partie de nos dirigeants, il faut s’en débarrasser. Donc voilà je crois que ce sont des enseignements précieux.

 

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Ca passe par la prise de conscience dans la population et chez les dirigeants du fait qu’on ne peut pas continuer, on ne peut pas revenir au modèle précédent, étant données ses fragilités, étant donné ce vers quoi il nous a conduit. 

Ensuite je pense que la crise actuelle peut contribuer à dénouer certaines contradictions européennes.  On le voit actuellement dans les débats à l’Eurogroupe ou au Conseil Européen puisque la crise actuelle nous impose le choix entre, en définitive, la solidarité et l’égoïsme. On voit pour l’instant que c’est plutôt l’égoïsme qui prime, mais en même temps, on sent qu’il y a un rapport de force, et un conflit, qui est en train de se dénouer et je pense que c’est souhaitable parce que l’ambiguïté et les discours marketing ne suffisent plus. Il y a des pays qui ont besoin d’aide, l’Italie, l’Espagne en particulier, la Grèce aussi qui affronte une série de crises depuis dix ans en continu. 

Et enfin je crois que cette crise peut contribuer à faire comprendre aux entreprises qu’elles ont intérêt à relocaliser et non à être dépendantes de centaines d’acteurs qui sont éparpillés dans le monde et qui les exposent à un coup d’arrêt au moindre soubresaut.

 

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Déjà je crois qu’il ne faudra pas accepter les politiques publiques d’avant crise et là-dessus, il y a de quoi être inquiet quand on voit Bruno Le Maire ou Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, qui nous promettent à l’austérité dans l’après crise. C’est assez inquiétant donc je pense que la tentation du retour à la normale entre guillemets va être forte. Et ça, il ne faudra pas l’accepter puisque ce sont précisément ces politiques là qui nous ont conduits à devoir être confinés déjà pendant plusieurs semaines, donc à subir un coût exorbitant, tout simplement parce qu’on avait fait des économies de bouts de chandelles sur l’hôpital. Et dans un monde très incertain qui va être le monde du changement climatique accéléré, le monde de l’accélération des crises économiques, le monde de la déstabilisation géopolitique, on a plutôt intérêt à avoir des vrais filets de sécurité et non à les affaiblir. Et je crois que la tentation va être forte tout de même pour beaucoup de dirigeants de présenter ce virus comme un accident, au moment de la sortie de crise, et afin de revenir un petit peu à la logique ‘business as usual’. Donc déjà je pense  que pour éviter le retour à la normale entre guillemets, il faut être attentif. 

De la même façon, sur le qui va payer la crise. Il y aura forcément des coûts en sortie de crise et les enjeux seront énormes. On l’a vu sur le temps de travail par exemple. Et si c’est aux plus pauvres ou aux plus faibles de payer la crise comme après 2008, alors on se dirige vraiment vers un modèle de société inquiétant. On a eu le mouvements des gilets jaunes, on a eu une montée des violences policières et, disons-le, d’une logique de répression, or je crois que personne n’a intérêt en réalité à vivre dans une société sous tension.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Continuer à écrire premièrement donc à proposer des analyses pour ce monde chamboulé par le Covid-19, c’est ce que fait en particulier Le vent se lève.

Faire des propositions de politiques publiques avec l’institut Rousseau, on est en train de préparer un gros dossier de crise sur la façon de s’adapter à ce nouveau monde et en même temps de répondre à la crise en cours. Et enfin de mon côté, je vais en particulier sensibiliser aux enjeux économiques pour faire progresser un petit peu notre culture démocratique à mon niveau évidemment. Parce que je crois que ce ne sont pas des sujets qui sont très à la mode en France et pourtant il y a des enjeux énormes en ce moment en particulier sur les questions monétaires. Donc voilà ça c’est un peu ma petite cause personnelle.

Deux conseils de lectures : 

“Une monnaie écologique pour sauver la planète” (Odile Jacob) de Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean qui est à l’intersection des enjeux économiques qui vont être vraiment très chauds dans les prochaines années avec des propositions fortes et de la transition écologique puisqu’on sait que l’urgence climatique qui était très présente avant cette crise n’a pas disparue et qu’il va falloir qu’elle revienne comme une priorité.

Et “Introduction à Antonio Gramsci” (La Découverte) par Nathan Sperber. Vraiment un auteur fondamental pour comprendre les périodes de crise et les périodes de basculement systémique. Je recommande en particulier cette lecture et je crois qu’elle offre des pistes pour savoir comment sortir du monde d’avant et comment commencer le monde d’après.

 

Propos recueillis le 17/04/2020.

Culture, économie, philosophie, spiritualité, sciences, politique …

“4 questions pour demain” interroge des personnalités d’horizons différents pour nous aider à mieux comprendre aujourd’hui et à préparer l’avenir.

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