4 questions pour demain avec Isabelle DELANNOY #économiesymbiotique

28/05/2020 | 4 questions pour demain S2, à la une, société, vidéos

Ingénieur agronome, théoricienne du modèle de l’économie symbiotique, Isabelle Delannoy est directrice de l’agence Do Green-économie symbiotique et présidente de l’association L’Atelier symbiotique. Son dernier livre “L’Economie Symbiotique” est paru chez Actes Sud.

“L’économie symbiotique c’est une théorie économique que j’ai sortie il y a deux ans, disant qu’on peut globalement passer à une économie régénérative des ressources.”

 

1. Qu’avez-vous fait de totalement inédit durant cette période que vous n’auriez pas osé faire autrement ?

Ce qui a été très inédit pour moi ça a été de pouvoir rejoindre mes parents pendant cette période de confinement. Mon père étant passé en soins palliatifs pour un cancer, ça a été formidable de me retrouver à leurs côtés à un moment qui est crucial dans la vie et qui fait que d’ailleurs je crois que l’entourage familial l’a fait renaître et l’a soigné.

Du coup, étant chez mes parents j’ai regardé le journal télévisé de 13 heures sur différentes chaînes et celui de 20h, ce que je ne fais jamais. Et j’ai été stupéfaite du traitement de l’actualité du Coronavirus en étant à la fois complètement absorbée par les reportages proposés qui étaient très intéressants, comme sait bien le faire la télé, et hypnotisants. J’ai fait pas mal de télé donc je vois très bien ce que c’est. Mais quand même ce qui m’a surpris c’est combien à la fois on pouvait être captivé par ce qui était raconté à la télévision et à la fois combien il était impossible de dégager, après ces reportages, une vision politique de la situation. Se concentrer sur ce que ça veut dire ce coronavirus, comment on le gère en France par rapport à d’autres pays où le confinement a été beaucoup moins drastique et où ça a été beaucoup plus efficace aussi. Enfin comment un traitement au service de la vie, parce que c’était le message clé qui était donné, a produit des politiques complètement dévitalisantes, c’est-à-dire de rupture du lien, imposant de ne pas sortir dans des parcs ou sur les plages alors que j’avais des amis à Lausanne en confinement qui pouvaient aller sur le lac par exemple. Il est vrai que dans une situation d’urgence on peut comprendre ce genre de procédés mais si on ne réalise pas sur le fond ce que ça veut dire, on ne peut pas penser ni l’avenir, ni la réponse à des crises qui vont devenir de plus en plus systémiques et pour lesquelles le coronavirus ne nous donne qu’un aperçu très light de ce qui va se produire. 

C’était étonnant de voir ce traitement de l’information à la fois captivant et à la fois tellement vide de sens et de réflexion profonde, de réflexion politique.

2. Quels changements avez-vous observés et qui pourraient s’installer durablement ?

Dans mon métier, je fais beaucoup de conférences et on a énormément de mal à ce que les gens acceptent de faire des conférences par visio. Une conférence physique ça vous demande deux jours, une conférence visio ça vous demande 2 à 3 heures. C’est beaucoup moins dévoreur de temps, dévoreur de carbone, malgré l’empreinte du numérique, et donc c’est je l’espère un usage qui va rester.

Quand on voit que même un orchestre peut jouer en symphonique via la visio c’est assez magique. La créativité humaine est capable de se coordonner même sans être physiquement présente ça, ça m’a vraiment épaté. Il ne faut pas que ce soit dévitalisant pour la rencontre physique, et que l’on en prenne trop l’habitude mais un mix des deux, je pense que c’est une très bonne chose. 

L’autre changement profond c’est d’avoir pu travailler là où l’on habite et de réaliser combien ça nous fait gagner du temps, les gens sont plus disponibles et c’est plus facile de  caler une réunion. Combien ça nous fait gagner de l’argent aussi. On se dit que les 10% sur notre feuille d’impôts c’est que dalle en fait par rapport à ce qu’on dépense vraiment pour travailler. Le coût du travail il est énorme en réalité. Je pense évidemment à tous ceux qui sont en train de perdre leur emploi où là c’est beaucoup moins drôle. Mais tous les métiers qui sont du service etc où il ya du télétravail possible, facile en tout cas, on a vu combien la qualité de vie changeait immédiatement. Il est important que l’on revienne à une pensée du domicile travail qui se relocalise. On ne peut plus vivre comme ça, avec nos lieux de travail aussi éloignés de nos lieux de vie.

3. Quelles solutions concrètes selon vous pour accélérer la transition écologique et sociale ?

J’ai beaucoup d’acteurs qui se reconnaissent de l’économie symbiotique.  L’économie symbiotique c’est une théorie économique que j’ai sortie il y a deux, disant qu’on peut globalement passer à une économie régénérative des ressources. Mais pas seulement les ressources écologiques, également les ressources sociales, les ressources économiques d’un territoire, c’est-à-dire la diversité des acteurs économiques sur un territoire, et la régénération individuelle.

J’ai eu des témoignages, par exemple, d’agriculteurs maraîchers en permaculture au coeur d’un village, qui me racontaient combien ils avaient pu répondre à la crise et avaient été les seuls à pouvoir continuer à approvisionner en produits frais leur bassin de vie, et à pouvoir éviter les contaminations en permettant une livraison directe, en porte à porte, y compris aux malades, grâce à tout l’écosystème de consommateurs qu’ils avaient autour d’eux. 

Des consommateurs qui étaient aussi leurs coopérateurs pour des nouvelles terres à acquérir en coeur de village. Pour lesquelles, ils avaient du mal avec la  mairie, pour obtenir  le fermage. Et en fait, la mairie a compris ce qu’ils faisaient. Elle a vu leur efficience. C’est incroyable parce qu’ils ont à la fois augmenté leurs chiffres d’affaires, mais aussi augmenté le service social, et augmenté les possibilités de retour de la biodiversité au coeur du village. Parce qu’ils vont remplacer trois hectares de maïsiculture par trois hectares de maraîchage permaculturel. En une semaine, ils ont pu mobiliser les 20000 euros nécessaires à l’octroi de ces terres grâce à leur écosystème de consommateurs. 

Tous les artisans de bouche, les maraîchers, les cafés, les restaurateurs, les libraires ont absolument besoin de nous en ce moment pour que quand nous on rouvre les portes, ils n’aient pas fermé les leurs. Parce qu’après les deux mois de grève qu’il y a eu en pleine période de fêtes, ils se retrouvent maintenant avec le coronavirus. Il y a beaucoup d’artisans qui ne vont pas pouvoir s’en remettre. Il faut tout simplement faire appel aux dons  contribution. Il faut pour cela que votre boulanger alerte la communauté de ses consommateurs pour qu’ils puissent l’aider dans sa trésorerie via des plateformes de  crowdfunding de type, Ulule, KissKissBankBank, ou “tu dis go” par exemple vraiment spécialisé dans le commerce local, et pour que l’on puisse permettre à tous nos commerces, nos artisans de proximité, de continuer à faire vivre nos quartiers. Et ils offriront la brioche du dimanche et une tournée lors d’une soirée qui peut rassembler le quartier dans un café. Si un truc a marché dans ce coronavirus, c’est la solidarité 

Aujourd’hui on a une grande crise économique qui arrive, touchant surtout les petits, donc il faut vraiment faire agir cette solidarité avec les solutions de la nouvelle économie qui nous permettent de nous relier directement pour être solidaires y compris financièrement. On a plus de 60 milliards d’euros d’épargne forcée qui s’est produite pendant le coronavirus parce qu’on n’a pas pu les dépenser. Et bien il faut mobiliser cette épargne et induire des écosystèmes locaux. 

La première solution c’est vraiment de penser son activité avec ses consommateurs. 

La deuxième, pour ceux qui ne l’ont pas pensé, et bien ils doivent profiter de la crise pour les mobiliser parce qu’ils ont envie d’aider.

Et la troisième solution pour moi, c’est évidemment d’avoir beaucoup plus de temps que d’habitude et de pouvoir faire du travail de fond qu’on n’a pas le temps de faire. Mobiliser les acteurs de l’économie régénérative, dire que l’on existe, montrer tout ce qu’on peut amener au niveau de l’économie, au niveau des territoires, montrer le nombre que nous sommes, la diversité dans tous les secteurs jusque dans la finance, ça me semble très important.  Parce qu’il y a une autre économie qui est possible, elle est peu connue, elle contribue au bien-être social, au bien-être humain, au bien-être écologique. Ce sont des entrepreneurs qui ont entrepris selon ces valeurs là et on doit absolument dire qu’ils existent parce qu’aujourd’hui les citoyens sont assez désespérés et je pense que ces acteurs sont un vrai phare de lumière dans cette période très sombre.

4. À votre échelle individuelle, qu’allez-vous faire ?

A mon échelle individuelle je suis en train de structurer une sorte d’outil permettant aux acteurs de l’économie régénérative, aux territoires et aux citoyens qui le souhaitent, de faire leur programme d’implantation pour aller vers cette économie symbiotique qui régénère la planète, la société et son écosystème économique, parce que l’on produit et non pas en dépit de la production. 

Typiquement par exemple la permaculture, on voit bien que parce qu’elle produit elle réenrichit les sols, elle produit de la biodiversité etc. Ça c’est l’exemple écologique mais on en aurait d’autre, dans l’économie sociale et solidaire par exemple. 

Aujourd’hui je m’active à  créer cela avec le CNAM, c’est encore en projet, il s’agit de créer une chaire partenariale ouverte de type fablab, mais en fait un Search & Do Lab, pour permettre aux acteurs de faire. Parce que je crois beaucoup à l’empuissantement. On doit se mettre au service de tous les acteurs qui ont envie de faire sur le terrain en permettant d’agréger des outils et des moyens.

J’aime bien reprendre cette phrase du poète Pierre Reverdy qui dit “il n’y a pas d’amour il n’y a que des preuves d’amour” et je pense qu’il n’y a pas de solidarité mais que des signes de solidarité ou des preuves de solidarité. 

Propos recueillis le 26/05/2020.

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