4 questions pour demain avec Hind ELIDRISSI #indépendants

08/07/2020 | 4 questions pour demain S2, société, top vidéos, vidéos

Hind ELIDRISSI est CEO et cofondatrice de Wemind.io, une structure qui apporte aux freelances les avantages des salariés : protection sociale, logement, comité d’entreprise… Elle est également cofondatrice du 1er syndicat d’indépendants, Independants.co

On ne peut pas dire que les indépendants, c’est la cinquième roue du carrosse.

 

1. Qu’avez-vous fait de totalement inédit durant cette période que vous n’auriez pas osé faire autrement ?

Je dirige une assurance, qui s’appelle Wemind, qui est une assurance spécialisée dans les indépendants. On intervient notamment sur la mutuelle, le maintien de revenus quand les gens sont malades et des assurances professionnelles. 

La première chose, c’est que en tant qu’acteur de la santé _ quand on est un assureur on intervient notamment sur les soins de santé _  dès le début de la crise on a été très mobilisés parce qu’on a informé les gens. Je suivais en janvier et en février l’évolution de l’épidémie en Chine, on documentait tout ce qu’il se passait pour pouvoir notamment informer les gens, puis à partir du moment où la France est passée en phase 2 puis en phase 3, on a travaillé exclusivement sur le COVID-19 chez Wemind. On avait donc beaucoup de questions par rapport à ça. Ça c’est le premier volet de mon activité, accompagner les gens dans la maladie. 

La deuxième chose, c’est que comme on s’adresse exclusivement à des indépendants, dès qu’il y a eu le confinement, on a compris que l’on n’était plus seulement dans une crise sanitaire mais dans une crise économique. Et pour les indépendants, une crise très violente, parce qu’une crise des revenus.

J’ai été touché à deux titres par cette crise. La première, en tant qu’assureur santé et la deuxième parce que j’ai créé un syndicat d’indépendants qui s’appelle independant.co. Il a été créé un mois avant la crise, et sa mission générale c’est d’avoir une meilleure protection pour les indépendants, notamment au niveau des pouvoirs publics.

Avec les syndicats, ce que l’on s’est dit c’est que ce n’était pas possible que l’on nous explique que l’on allait aider que les hôtels, restaurants et les commerces qui ont été contraints de fermer. Parce qu’à côté de ça, on a plein de travailleurs dans le monde des services ; on a des développeurs, des consultants, des ostéopathes… Plein de gens qui qui se sont retrouvés avec rien du tout du jour au lendemain.

Il a fallu aller batailler pendant tout le mois de mars pour qu’on obtienne la généralisation des aides à tous les indépendants sans critère de secteur d’activité (pour que les aides ne soient pas sectorielles). On a donc fait plein d’actions, alerté les pouvoirs publics, on a fait une pétition en ligne, plein de choses qui n’étaient absolument pas prévues pour dire de prendre en compte cette population d’indépendants qui travaille énormément, qui contribue énormément à l’économie et qui n’a pas le bon filet de protection sociale.

Il y avait quand même des critères parfois assez sévères pour certaines personnes. Par exemple les gens qui venaient de créer leur activité, quand ils essayaient d’obtenir les aides du gouvernement, les calculs ne fonctionnaient pas parce qu’il n’y avait pas d’activité auparavant. Donc on a créé au niveau de Wemind un fonds de solidarité complémentaire, doté de 200 000 euros, pris sur les comptes de la mutuelle pour les personnes qui ne sont pas dans les clous ou pour qui les aides de l’Etat sont insuffisantes. 

Voilà à peu près ce qui a été mon quotidien pendant le confinement.

2. Quels changements avez-vous observés et qui pourraient s’installer durablement ?

Ce que j’observe sur mon activité au quotidien, c’est que le télétravail va être plus une réalité pour beaucoup de gens.

Typiquement, une des choses que l’on a fait pendant le confinement, c’est qu’on a décidé de ne plus avoir de locaux pour Wemind et tout fonctionne très bien à distance.

En plus on a de nouvelles personnes qui ont rejoint l’équipe et donc on a géré l’unboarding à distance. Je pense que l’on est tous aujourd’hui beaucoup plus à l’aise avec le fait de travailler à distance. Ça c’est pour la partie opérationnelle de la situation.

Je vois plein de gens qui veulent déménager, aller à la campagne, travailler ailleurs. Je ne sais pas si c’est un phénomène qui va s’installer dans la durée, parce que parfois il y a des phénomènes de mode et finalement ça passe. Donc j’espère vraiment que ça va permettre de décentraliser la France, désengorger les grandes villes.

Ça c’est pour moi dans les choses très concrètes. Puis de manière un peu plus subtile, chez Wemind même si le statut n’existe pas encore, on est ce qu’on appelle une entreprise à mission. C’est-à-dire que notre but n’est pas seulement de générer du profit mais aussi 

d’avoir un impact positif, dans notre cas qui est plus social. Pour d’autres entreprises c’est l’impact écologique qui est mesuré. 

Je pense que dans cette crise il y a aussi un peu une prise de conscience de certaines personnes. On a reçu beaucoup de messages chez Wemind  suite à toutes les actions qu’on a menées, suite à la création du fond de solidarité. Donc  je pense que ça peut aussi être quelque chose de positif pour, par exemple, la consommation responsable. Je sais que, par exemple, le secteur de l’assurance est un secteur qui a été très chahuté pendant la crise parce que beaucoup de gens ne comprenaient pas pourquoi les assureurs ne payaient pas plus. Ce n’était pas possible que les assureurs paient toute la facture de la crise économique. La facture de la crise économique c’est 60 milliards, le secteur de l’assurance c’est un secteur qui fait 6 milliards donc c’est pas possible avec 6 milliards de payer 60. Je pense que tout le monde peut comprendre ça. Mais par contre, il fallait que les assureurs soient solidaires. On l’a été au maximum de ce qu’on pouvait, et je pense que cette crise, pour le secteur de l’assurance va apporter des modifications. J’espère que ça va aller dans le sens d’une meilleure protection et dans le sens d’une meilleure responsabilité de la part des consommateurs. La question c’est comment on fait confiance à son assurance pour le jour où c’est compliqué. Ce qu’on essaie de faire c’est toujours d’être digne de la confiance que l’on nous donne.

La troisième chose que je verrais, c’est que ça nous met aussi en question par rapport à la protection globale dont bénéficient les indépendants et les entreprises. Il est question de deux choses : la première c’est d’avoir une modification de la protection sociale des indépendants. On ne peut pas dire que les indépendants c’est la cinquième roue du carrosse, que c’est une fois qu’on a servi les grosses boîtes, les start-ups et peut être certaines professions. Il faut absolument que l’on démocratise l’action sociale, et que les entreprises aussi – c’est un des sujets en discussion aujourd’hui, mais c’est la création d’un régime de catastrophe sanitaire, qui permet d’accompagner les entreprises pendant ce genre de difficulté, (même si ça reste très compliqué) avec à la fois une réforme des assurances privées mais aussi une réforme de la protection sociale pour les indépendants.

Donc rien de tout ça évidement n’est garanti, mais on peut espérer que cette crise ait créé des prises de conscience à différents niveaux, au niveau de l’État, du consommateur et des compagnies, pour que lorsque cette situation se reproduise, on puisse tous être plus solidaires, plus efficaces pour traverser ce genre de crise.

3. Quelles solutions concrètes selon vous pour accélérer la transition écologique et sociale ?

Pour les domaines que je connais, je pense qu’il faut que l’on se mobilise pour avoir une véritable assurance chômage pour les indépendants et qu’on remette à plat de manière générale la protection et le statut des indépendants dans la société, qu’on arrête de les considérer au travers des secteurs d’activité. Aujourd’hui, il y a un droit pour les avocats, un droit pour les artisans, un droit pour les commerçants, un droit pour ceci, un droit pour cela, et ça fait plein de gens qui sont laissés pour compte. Donc je pense que l’on a intérêt à créer plus de protection pour les indépendants. C’est bénéfique à plein d’égards, d’abord les gens qui sont mieux protégés, ça leur permet de prendre plus de risques entrepreneuriaux, parce qu’il savent que, si jamais il leur arrive quelque chose, ils sont soutenus. Et ça permet aussi, dans l’économie dans laquelle on est, de soutenir la demande. Que les gens aient des revenus, ça leur permet de faire vivre le commerce.

Ensuite, la deuxième chose c’est, je l’espère beaucoup, que ça va permettre à plus de gens qui sont dans des territoires locaux ou ruraux, d’avoir plus d’échanges au sein de communautés locales et pouvoir à la fois vivre dans un même endroit et être les clients les uns des autres et pas seulement dépendre des grands géants comme Amazon pour pouvoir faire ses achats etc. Je pense que c’est important d’avoir cette source de commerce local. Et ce que je trouve intéressant, c’est que les indépendants peuvent vraiment être un maillon très important du commerce local, c’est vraiment quelque chose que je soutiens.

Et après comme j’en parlais tout à l’heure, je pense qu’au niveau global il faut prévoir ce fameux régime catastrophe sanitaire pour que les entreprises ne soient pas en panique quand on dit que l’on appuie sur pause, que ce ne soit pas l’angoisse comme ça l’a été pour les entrepreneurs et qu’on puisse être accompagné.

4. À votre échelle individuelle, qu’allez-vous faire ?

Depuis que je suis engagée pour les indépendants, j’essaie de faire attention en termes de consommation. Où est-ce que j’achète les choses, que ce soit bio, que ça ne fasse pas trop de déchets. Après, ce que j’ai fait aussi pendant le confinement, c’est que comme beaucoup de gens, j’ai moins dépensé d’argent puisque je sortais moins, par contre j’ai été sollicitée par plusieurs associations donc j’ai fais des dons. Toute mon absence de consommation a été compensée par des dons à différentes associations. Pour une association qui s’occupe des femmes battues, pour le fond de solidarité des indépendants, plusieurs dons qui étaient alignés avec des engagements que j’avais déjà. J’essaie toujours de me dire que c’est dans l’activité au quotidien que je m’engage et pas en me donnant bonne conscience après avoir fait plein de sales trucs à côté. J’essaie de me dire que dans tout ce que je fais, ça doit globalement avoir du sens, même si je ne suis pas quelqu’un de parfait.

Encore une chose à ajouter ?

Ce que je me dis tous les jours, c’est que j’essaye dans tout ce que je fais, de créer quelque chose où je me dis “je traite les autres comme je voudrais être traitée”. Je pense que c’est un facteur d’alignement qui est très puissant, et permet, même lorsque l’on est pas quelqu’un de parfait, de se dire qu’au moins je travaille dans cette direction-là. 

C’est quelque chose que je dis aussi aux gens avec lesquels je travaille. A chaque fois que l’on se pose une question, il faut se demander comment on aimerait que l’on fasse vis-à-vis de nous avec bienveillance mais aussi avec responsabilité.  Parfois il faut prendre des décisions difficiles, mais est-ce que si j’étais de l’autre côté de cette décision, elle me semblerait quand même juste ?

Je trouve que c’est une bonne règle à suivre et globalement quand on est dans cette règle-là, on ne se trompe pas beaucoup.

Propos recueillis le 23/06/2020.

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